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Récit de crise #6 - Entretien avec Shanley, militante " Stop Fisha " & Rachel-Flore Pardo, avocate pénaliste

" Nous aimerions que notre lutte laisse une marque dans le système judiciaire, mais également dans le système politique. "

Aujourd’hui et toujours dans le but de faire entendre le plus de voix possibles, CIVIL IMPACT donne la parole aux citoyens pour s’exprimer sur la chose publique.
En cette période inédite, notre série #RécitDeCrise a pour objectif de donner la parole aux citoyennes et citoyens pour avoir leur avis sur cette période de confinement que nous vivons.

 

Pour ce sixième épisode, Shanley Clemot Mclaren, militante féministe du groupe "Stop Fisha" et Rachel-Flore Pardo, avocate pénaliste qui accompagne le groupe "Stop Fisha", se sont confiées à nous pour nous parler de la crise sanitaire actuelle et leurs engagements.

CIVIL IMPACT : Pouvez-vous vous présenter ?

Shanley Clemot Mclaren : Je m’appelle Shanley Clemot Mclaren, j’ai 21 ans, et je suis militante féministe et étudiante en première année de science politique, à l’université Paris VIII (Saint-Denis/Vincennes). Je fais partie du groupe « Stop Fisha », qui comporte à ce jour une quinzaine de jeunes femmes et quelques jeunes hommes, accompagné-e-s d’anonymes nommés « Batman », « Vegeta » et « Robin ». Nous luttons contre le slut-shaming, ainsi que le revenge-porn en ligne. Notre combat est né du confinement, lorsque nous avons constaté une explosion de comptes « fisha* ».

*fisha/ficha = verlan de « affiche ». Ces comptes Telegram et Snapchat diffusent des « nudes », du contenu à caractère sexuel de jeunes filles, pour la plupart mineures, sans leur consentement.

Rachel-Flore Pardo : Avocate pénaliste, j’accompagne Shanley, les militantes du groupe « Stop Fisha » et plusieurs victimes dans leur lutte contre les pratiques de cyber-harcèlement et revenge porn qui se multiplient depuis le début du confinement.

CIVIL IMPACT : Comment allez-vous ?

Shanley Clemot Mclaren : Ça peut aller mieux, mais je suis motivée et très bien entourée.

Rachel-Flore Pardo : C’est assez étonnant, c’est comme si on gérait une crise dans la crise. Beaucoup ont parlé des dérives du confinement, du décrochage scolaire, du développement des violences intra-familiales … Le confinement a un triple effet amplificateur sur le cyber-harcèlement et le revenge porn : les auteurs, confinés, diffusent plus de contenu ; ce contenu, avec l’augmentation du trafic internet, a plus d’audience ; les victimes sont confinées, donc isolées, et plus fragiles. Nous y sommes confrontées tous les jours avec, trop souvent, un insupportable sentiment d’impuissance. Alors, comment je vais ? Je dirais que je suis inquiète.

CIVIL IMPACT : Votre vie en 3 mots avant le Coronavirus ?

Shanley Clemot Mclaren : Manifestations, conférences politiques, université.

Rachel-Flore Pardo : hyperactivité, interactions (sociales), engagement  

CIVIL IMPACT : Votre vie en 3 mots depuis le Coronavirus ?

Shanley Clemot Mclaren : Engagement/activisme, violences sexistes virtuelles (cyberharcèlement, slut-shaming etc..) et grande anxiété/fatigue.

Rachel-Flore Pardo : confinement, solitude (physique), engagement

CIVIL IMPACT : Comment voyez-vous les jours, les semaines à venir ?

Shanley Clemot Mclaren et Rachel-Flore Pardo : Les semaines à venir nous inspirent de l’espoir mais aussi de l’angoisse, que ce soit vis-à-vis de notre lutte, ou encore de la situation d’état d’urgence sanitaire.

Si nous arrivons à nous déconfiner, nous comptons d’une part, porter nos revendications auprès du gouvernement. D’autre part, nous aimerions rencontrer la Brigade numérique et nous attendons de sérieuses réponses de la part de cette dernière. Nous aimerions de meilleures conditions et de moyens pour la brigade numérique, pour qu’elle puisse faire son travail dignement (étant donné qu’ils ne sont que 28 agents, pour gérer la totalité de la France). Nous nous accrochons, par ailleurs, à l’espoir de voir un procès s’ouvrir concernant les comptes Fisha, et pourquoi pas, en faire jurisprudence. Nous aimerions que notre lutte laisse une marque dans le système judiciaire, mais également dans le système politique.

Nous aimerions également faire de la prévention en milieu scolaire, partout en France.

CIVIL IMPACT : Si vous aviez en face de vous les membres du gouvernement, à qui souhaiteriez parler et que lui diriez-vous ?

Shanley Clemot Mclaren : Si j’avais en face de moi les membres du gouvernement, je souhaiterais parler à Marlène Schiappa, Nicole Belloubet, Adrien Taquet, ainsi que Cédric O. Nous aimerions leur parler du travail que nous avons fourni, ainsi que de la frustration et l’impuissance que nous avons pu ressentir face à un système défaillant. Ainsi, nous aimerions leur faire part de nos revendications ainsi que de propositions concrètes dans le but d’améliorer le système judiciaire mais aussi politique, vers une meilleure prise en considération des victimes de violences sexistes.  Et pourquoi pas, travailler avec le gouvernement et leur apporter les mots que la jeunesse et que les filles/femmes peinent à faire entendre.

Rachel-Flore Pardo : A Marlène Schiappa, Nicole Belloubet, Adrien Taquet, Cédric O, je dirais de ne rien céder dans la protection des victimes et de plus que jamais mobiliser tous les acteurs, associations, géants du numériques, avocats, magistrats, dans la lutte contre la haine en ligne. J’alerterais aussi particulièrement sur le cas de l’application Telegram dont l’objet est précisément de permettre une protection des données de ses utilisateurs et de garantir une liberté des échanges. Et bien quand des « Channel » réunissent plusieurs centaines de milliers de personnes sans véritable régulation des contenus, c’est une véritable zone de non droit qui est créée. Rendez-vous compte, si une photo de vous y est publiée sans votre consentement, des milliers de personnes peuvent l’enregistrer et la garder en leur possession. Il faut agir.

A tous, je leur dirais merci, peut-être même les applaudirais-je. A 20h, on applaudit les soignants, tous ceux qui sont en première ligne. Les membres du gouvernement y sont aussi. Alors, merci !

CIVIL IMPACT : Une situation particulière que vous avez vécue récemment et que vous souhaiteriez partager avec nous ?

Shanley Clemot Mclaren : Jeudi dernier, nous avons organisé un Raid avec notre collectif « Stop Fisha » ainsi qu’avec le collectif « Nous Toutes » et d’autres personnes motivées. Ce Raid a consisté en un signalement massif, de comptes ciblés, à une heure précise. Nous avons réussi à faire « sauter » deux canaux Telegram, ainsi que quelques comptes Snapchat. C’était une petite victoire pour nous : l’union fait la force.

Rachel-Flore Pardo : Derrière les drames auxquels nous sommes confrontées, il y a aussi un véritable élan de solidarité synonyme d’espoir. Shanley et toutes ces femmes engagées m’inspirent. Plusieurs enquêtes ont été ouvertes, on a réussi à faire tomber le « Channel » Telegram le plus important, il réunissait 230 000 personnes. Ensemble, on peut déplacer des montagnes.

CIVIL IMPACT : Le mot de la fin de cette interview pour vous … quel serait-il ?

Shanley Clemot Mclaren : On ne lâchera pas avant que justice soit faite.

Rachel-Flore Pardo : Trop souvent les victimes de revenge porn avec lesquelles je suis en contact s’en veulent au point de se dire que tout est de leur faute, que c’est elles qui sont en tort, et non l’auteur de l’infraction. Je leur dis et je le répète : NON ce n’est pas votre faute, vous n’avez rien fait de mal, vous n’avez pas à vous en vouloir. Vous êtes victimes et vous pouvez porter plainte.

Crédit photo de Shanley : Xavier Pierre

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